J'ai connu dans une de nos grandes entreprises nationales, EDF pour ne pas la nommer, une brillante normalienne dont la fonction était d'être l'historienne de l'entreprise.
Comment la vision de quelques grands serviteurs de l'Etat de talent, aidés fortement il est vrai par les Pouvoirs Publics , a permis de doter la France d'un des plus grands groupes énergétiques mondiaux est certainement instructif et méritait d'être fait.
Mais aujourd'hui un contrôleur de gestion ou un analyste financier pourrait lui demander, quel est le ROI de votre étude?
Et devant son hésitation probable, il aurait conclu que l'entreprise était enracinée dans son passé et investissait ses ressources dans la perpétuation de cette culture au lieu d'être résolument tournée vers son avenir. Et il n'aurait pas complètement tort.
Dans un univers et dans un style différents Pierre Bellon raconte dans son ouvrage autobiographique: "Je me suis bien amusé" l'épopée de la Sodexo. Voilà , là aussi une entreprise partie d'une PME et devenue dans un univers concurrentiel le leader mondial des services à la personne .
Deux grandes réussites à partir de stratégies différentes,
Dans le premier cas, à l'abri d'une rente de situation monopolistique, des cohortes d'ingénieurs de nos grandes écoles ont construit barrages, centrales, postes de transformation, centres de distribution bref un superbe outil industriel dont le talon d'Achille sera la non prise en considération de l'ouverture du marché et l'importance du client.
Dans le cas de Sodexo, l'approche aura été différente, c'est le marché qui pilote la croissance, c'est la réponse à de nouveaux marchés de services, à de nouveaux clients de par le monde, qui va tirer l'entreprise.
Ces deux exemples dramatisés à dessein illustrent cette approche dont nous parlons Olivier Babeau et moi dans notre ouvrage les échecs du consultant: les comprendre et les éviter, celle de l'arbre et la pirogue.
EDF a cultivé une culture du chêne, celle de l'arbre enraciné en profondeur et ayant les plus grandes difficultés à s'adapter au changement.
De l'autre côté, Sodexo pratiquait la culture de la pirogue qui remonte le courant en laissant derrière elle tout lest inutile.
Ces deux exemples illustrent les réponses données par les entreprises au défi du changement.
Certains ont essayé de l'ignorer ou de le retarder; mais, à un moment ou un autre, il s'impose à tous.
Et là , il faut savoir mettre le pendule au bon niveau: comprendre que le changement devenu inéluctable passe par les hommes et les femmes de l'entreprise et plutôt que de les déraciner sans égard, valoriser leurs ressources pour trouver l'agilité de la pirogue.
Aussi, à l'aube de cette nouvelle année et de cette nouvelle Présidence d'EDF, je souhaite que le récit de l'épopée d'EDF et d'autres grandes entreprises analogues soit conduit à leur terme ,
cette épopée est sans aucun doute un élément de notre identité nationale et , comme cette dernière, elle sera un ferment d'unité si elle sait se projeter résolument dans l'avenir.
Paul Ohana

Bonjour Paul,
Bien sûr, je n'ai pas attendu la dernière minute pour répondre à ces observations, laissant ainsi place à d'autres débats, on comprendra pourquoi.
Il est vrai que la "culture de la dernière minute" semble s'imposer aujourd'hui, mais c'est un leurre : depuis toujours, l'être humain a voulu affirmer sa volonté et asseoir sa décision en agissant de la sorte, pour éviter qu'un autre, plus malin que lui, ne vienne lui ravir son autorité. Ce qui change et changera encore, c'est le temps entre cette "dernière minute" et l'ultime instant où la décision doit être prise pour que l'action soit utilement engagée par celui-là même qui l'a conçue, et selon ses seuls choix. Et ce temps se mesurera toujours par la possibilité refusée aux autres de prendre connaissance « à temps » de cette décision et ainsi la contrer par une autre manœuvre : ce sont donc les modes de communication d'une époque qui gouvernent ce comportement. Gageons que sous peu, l'expression "dernière minute" deviendra désuète mais qu'il faudra dire (ne le dit-on pas déjà !) "dernière seconde", et ce ne sera encore qu'une nouvelle étape vers l'ultime barrière, le temps de Planck !
Le dernier moment n'est en réalité que l'instrument du dernier mot : "Le dernier mot de la liberté, c'est l'égoïsme" a pu dire Gérard de Nerval.
Mais alors, celui qui finalement a toujours eu et aura toujours le dernier mot, toujours eu « raison », n’est-ce point Socrate, jusqu’au dernier moment !
Ainsi, le temps du dernier mot prime sur ce dernier moment propice à l’action : cet instant retenu vient par avance et par calcul nier pour d’autres toute possibilité d'agir ; bref, le dernier mot dit, mais le dernier mot ment.
Ah, j'oubliais, heureuse année à tous !
Rédigé par : francis lenne | 07/01/2010 à 15:19